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On n'a pas la langue dans notre poche!

Allô, c'est encore moi! Ça va être mon troisième billet de blogue écrit en français. j'pense qu'un article par mois, c'est une bonne dose pour m'aider à apprendre la langue, sans trop débarquer mon lectorat anglophone unilingue.

De quoi j'vais parler aujourd'hui? Du français, ben oui! Plus précisément, j'veux jaser de la différence entre le français au Canada et le français en Europe.

Le français a pris racine en Amérique du Nord quand Champlain a fondé Québec en 1608, et en 1700, y'avait même pas 20,000 personnes d'origine française installées en Nouvelle-France! Tout petit, comme population. Les vraies différences ont commencé avec le traité de Paris de 1763, quand la France a cédé le Canada à l'Angleterre. À partir de là, le contact entre le Québec et la France a pratiquement disparu.

Les prononciations qu'on stigmatise aujourd'hui au Québec comme du "joual" (genre moé et toé) étaient en fait la façon que le français de l'époque moderne se parlait, autant chez les rois, la noblesse que le peuple, en France. La Révolution française a tout changé! Le parler bourgeois parisien est devenu le nouveau standard européen, mais le Québec, lui, a gardé ses vieilles langues d'oïl régionales, comme le normand et le poitevin.

Les francophones du Québec vivent à côté des anglophones depuis 1763, fait que leurs anglicismes sont vieux et bien absorbés, tandis que ceux de la France sont surtout récents et plus une affaire de mode.

Côté son, le français québécois a gardé des "distinctions phonémiques," /a/ vs /ɑ/, /ɛ/ vs /ɛː/, /ɛ̃/ vs /œ̃/. Le québécois affrique aussi le t et le d, fait que "fatigué" sonne plus proche de "fatsigué".

Des exemples? Ben, "gosse" c'est un mot affectueux pour dire "enfant" en France, mais c'est du slang pour les testicules au Québec; "liqueur" ça veut dire de la boisson forte en France, mais chez nous, c'est de la liqueur douce, autrement dit du pop; "char" (l'auto) ça vient pas de l'anglais, ça vient du vieux mot français "chariot"!

Une affaire que ben des Canadiens anglais savent, c'est qu'une grosse partie des sacres québécois sont religieux. On appelle ça des "sacres". Sacre bleu!

L'Église catholique a contrôlé les écoles, les hôpitaux et la moralité au Québec jusqu'à la Révolution tranquille des années 60. Le blasphème était même puni par la loi! Fait que transformer le vocabulaire de l'église: tabarnak (le tabernacle), câlice (le calice), hostie (l'hostie de communion). En sacres, ça a été un acte direct et pointu de rébellion contre cette autorité-là.

Ça a aussi égalisé les classes sociales et les genres: contrairement aux sacres comparables en France, les sacres québécois étaient utilisés par toutes les classes sociales, et les femmes ont trouvé une forme d'émancipation en s'appropriant un langage jusque-là réservé aux hommes. Les sacres sont aussi pas mal flexibles grammaticalement, un peu comme "fuck" en anglais : ça peut être un nom, un verbe, un adjectif, et tu peux en enchaîner autant que tu veux pour l'emphase. On compare même cette structure-là au mat russe.

Le michif: la langue de mon peuple

Changement de sujet, j'veux parler de la langue des Métis. C'est un cas vraiment particulier en linguistique parce que ce n'est ni un créole ni un pidgin, mais une vraie "langue mixte". Deux systèmes grammaticaux complets et séparés, fusionnés en un seul. Celui des Premières Nations (surtout le cri, le nakota et l'ojibwé) et celui des travailleurs européens de la traite des fourrures (surtout des francophones).

Le michif est apparu au début du 19e siècle, pis il s'est stabilisé dans une forme cohérente entre environ 1820 et 1840, autant dans la vallée de la rivière Rouge que sur les plaines de l'Ouest. C'était une ethnogenèse: un peuple qui se voyait ni complètement européen ni complètement autochtone, mais une "Nouvelle Nation" à part entière.

Normalement, dans une situation de contact linguistique, on s'attendrait à un certain pattern : la langue de la mère fournit la grammaire, celle du père fournit le vocabulaire. Les enfants connaissent en général mieux la langue de leur mère, et ici, c'étaient les mères qui étaient autochtones de la région, tandis que les pères étaient les nouveaux arrivants. Selon cette logique, le michif "devrait" avoir une grammaire crie et un vocabulaire français. Mais non — le michif s'est plutôt retrouvé avec des groupes verbaux cris et des groupes nominaux français. La morphologie verbale du cri est tellement polysynthétique (un seul verbe peut porter jusqu'à vingt morphèmes) que la grammaire et le lexique sont inséparables à l'intérieur même du verbe.

Fait que quand le cri a fourni les verbes, il a apporté tout le système grammatical avec. Les noms français, eux, sont arrivés comme des unités relativement simples et détachables. Le linguiste Peter Bakker, qui a écrit l'étude fondatrice sur cette langue, le résume à peu près comme ça : les Métis bilingues auraient combiné le système grammatical de la langue de leur mère avec le lexique de celle de leur père, et de cette combinaison serait né le michif, une langue aux verbes cris et aux noms français.

Des chercheurs métis ont contesté la façon que Bakker présente ça, en disant que ça capture pas vraiment la compréhension de la communauté elle-même. Les Métis bilingues n'étaient plus pleinement acceptés ni comme "Indiens" ni comme Français, fait qu'ils se sont bâti leur propre identité ethnique, et une "langue qui nous appartient" est devenue une partie de notre identité.

Les Métis ont inventé le système de charrette de la rivière Rouge et les bateaux York pour transporter les marchandises, les deux étaient centraux à la chasse au bison, et le commerce du pemmican est devenu leur économie. C'est dans ce mode de vie communautaire, mobile, basé sur la chasse au bison dans les plaines, que le michif se parlait au quotidien, puisqu'historiquement, la langue était surtout parlée par les chasseurs de bison métis dans les camps d'hivernage.

Y'a pas juste un michif. Y'a le michif patrimonial/du Sud, la "vraie" langue mixte, des noms français avec une grammaire verbale crie, la variété que la plupart des linguistes ont en tête quand ils disent "michif" tout court.

Y'a le michif du Nord, qui est un dialecte du cri des plaines avec une plus petite couche de noms français emprunté, parlé dans le coin d'Île-à-la-Crosse, en Saskatchewan.

Et y'a le français michif (le français métis), un français canadien avec des emprunts au cri et une syntaxe parfois influencée par le cri, qui vient des communautés mixtes autochtones-françaises autour des postes de traite des Grands Lacs aux 17e et 18e siècles, avant de migrer vers l'ouest avec la traite des fourrures au 19e siècle.

Le michif est gravement en danger! Y reste moins de 1,000 locuteurs. Y'a des pétitions communautaires pour faire reconnaître officiellement le michif comme langue autochtone officielle, dans des endroits comme la Colombie-Britannique, en plus des projets de curriculum et d'orthographe comme le Coloured Syllable Phonetic Learning System.

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