« monkie.05.flaneur.2 » 2018 | Flickr (modifié par l'auteur)
issue #265 of brennan.day
Le Flâneur, et Autres Mots Intraduisible
brennan.day — issue #265
Publisher: Brennan Kenneth Brown
Place of publication: Calgary, Alberta, Canada
Available at: https://brennan.day
Contact: mail@brennanbrown.ca
Une "listicle" populaire qu'on retrouve pas mal partout sur Internet, c'est les mots et expressions d'autres langues qui n'ont pas de traduction directe vers l'anglais. Le site "Eunoia", par exemple, fait un bon travail pour cataloguer ça.
Alors que la majorité du monde parle plus qu'une langue, 78 à 80 % des États-Unis parlent seulement l'anglais. Résultat: les langues autres que l'anglais sont traitées comme lointaines et inconnaissables, comme si elles portaient des propriétés mystiques et insaisissables—comme des mots qui, tout simplement, n'auraient pas d'équivalent en anglais.
C'est, évidemment, une façon de comprendre le langage qui est fausse et problématique. Les anglophones unilingues ne s'en rendent probablement pas compte, mais cette attitude-là contribue à l'exclusion et augmente les barrières pour celleux qui ne parlent pas anglais comme langue maternelle.
L'intraduisibilité, en linguistique, ça s'appelle une lacune—ou, en anglais, un "lexical gap". C'est un sujet profond qui dépasse largement le cadre de cet essai, mais en gros: le sens peut à peu près toujours être traduit, même si c'est pas toujours avec une précision technique parfaite.
Ceci étant dit, j'pense que ce serait un exercice le fun et inoffensif d'écrire sur plusieurs termes français précis que j'ai croisés, qui n'ont pas de traduction 1:1 vers l'anglais, mais qui peuvent quand même être bien compris avec une couple de phrases un peu maladroites.
Y'a déjà certaines expressions qui sont pas traduites en anglais par défaut, comme déjà vu, qui veut littéralement dire "already seen". Pis sa p'tite cousine moins connue, jamais vu ("never seen"), qui est l'opposé du déjà vu: un endroit, une personne ou un mot familier qui devient soudainement complètement étranger, bizarre, entièrement nouveau. Ou encore, presque vu ("nearly seen"), cette sensation intense et frustrante d'être à deux doigts d'une épiphanie, d'un souvenir, ou d'un mot qui nous échappe. En anglais, on appelle ça being on the tip-of-the-tongue.
Mais y'a d'autres mots français qui n'ont pas de traduction directe. Dépaysement, c'est la désorientation (pas nécessairement négative) de se retrouver quelque part d'inconnu, en dehors de son pays ou de son contexte habituel. "Homesickness" s'en approche, mais c'est pas ça pantoute—c'est plus le sentiment lui-même de ne pas être chez soi, ce qui peut être aussi déstabilisant qu'exaltant.
Retrouvailles, c'est la joie de retrouver quelqu'un après une longue séparation. "Reunion" nomme l'événement, mais ça, ça nomme le sentiment.
Un de mes préférés, c'est l'esprit de l'escalier, littéralement "staircase wit", soit le moment où la réplique parfaite te vient en tête seulement après que t'as quitté la pièce.
Terroir, c'est la signature environnementale totale (le sol, le climat, la tradition) qui donne à un vin, un fromage ou un autre aliment son caractère particulier. Même en anglais, les critiques de vin et de bouffe utilisent juste "terroir", parce que rien dans leur langue réussit à capturer ça au complet.
Jolie-laide, c'est une femme (traditionnellement) qui est frappante ou attirante justement parce que ses traits sont non conventionnels, pas classiquement "belle". J'pense que mes personnes préférées, physiquement, sont souvent de même. Pareillement, sortable—littéralement "outable" en anglais—décrit si une personne est présentable assez pour être sortie en public.
La Flânerie
Mais mon terme français préféré qui a pas d'équivalent en anglais, c'est peut-être flâner. Y'a toute une histoire pis une culture derrière ce mot-là. Le poète Charles Baudelaire décrivait le flâneur comme un observateur, un vagabond attentif qui traite la ville comme une œuvre d'art vivante. J'vais citer mes sources plutôt que d'essayer de le décrire moi-même:
Tiré d'un mot français signifiant "flâner" ou "traîner", le concept du flâneur s'est développé à Paris au milieu du dix-neuvième siècle, avant de se répandre dans d'autres villes européennes, particulièrement Berlin. Avant tout un observateur tranquille de la vie urbaine, le flâneur était quelqu'un qui marchait à travers la ville, qui regardait, sans jamais vraiment participer à ce qu'il voyait.
—The Art Story (ma traduction)
En anglais, y'a le people watching, ok, mais ça décrit pas le rôle artistique élevé (ou peut-être prétentieux?) qu'occupe le flâneur. Un livre anglais qui me vient en tête, c'est The Wander Society de Keri Smith, une autrice surtout connue pour Wreck This Journal. Dans Wander Society, Smith construit une espèce de version papier d'un ARG où elle se retrouve embarquée dans une société secrète dédiée à l'importance et à l'émerveillement de la marche errante. C'est vraiment agréable comme lecture, pis ça se lit vite—j'le recommande.
La description que fait Baudelaire du flâneur est pleine de contradictions, ou du moins de jeux de paradoxes. Selon lui, pour être flâneur, il faut être dehors, dans la ville, en train de dévorer la culture. Mais cette traque de l'extérieur doit devenir tellement naturelle qu'elle finit par devenir ton seul vrai chez-toi.
—Caroline Hagood, Flâneur/Flâneuse: The Werewolf Roaming the Social Wilderness (ma traduction)
Selon Journal18, le terme aurait des origines révolutionnaires, ce qui rajoute encore plus d'intérêt et d'intrigue.
Y'a quelque chose de beau à se laisser aller, à s'abandonner à son environnement. J'pense qu'on se ferait tous du bien à errer davantage dans notre entourage, urbain ou pas, avec un regard neuf et frais. Y'a toujours de la poésie qui nous entoure, constamment.
[Baudelaire] décrit Guys comme quelqu'un dont le génie réside dans une curiosité enfantine, qu'il caractérise comme "le regard fixe et animalement extatique d'un enfant devant quelque chose de nouveau, peu importe quoi."
Comme l'enfant, qui "voit vraiment tout dans un état de nouveauté", et qui est en conséquence "toujours ivre".
—Matthew Beaumont, "Fevers of Curiosity: Charles Baudelaire and the Convalescent Flâneur" (ma traduction)
Comments
To comment, please sign in with your website:
How it works: Your website needs to support IndieAuth. GitHub profiles work out of the box. You can also use IndieAuth.com to authenticate via GitLab, Codeberg, email, or PGP. Setup instructions.
Signed in as:
No comments yet. Be the first to share your thoughts!